lundi 4 juillet 2005, par Bernard Nadoulek
Les civilisations ne se font pas la guerre. Les civilisations, entités composites, divisées en nations, en peuples, en ethnies ; les civilisations divisées par des langues, des traditions, des cultures différentes ; les civilisations ne sont pas des acteurs internationaux, elles ne prennent pas de décisions comme les États, ne mettent pas en œuvre de politiques, ne participent pas aux négociations internationales ; les civilisations ne déclarent pas la guerre. Comment pourraient-elles s’affronter ? Il y a bien des conflits identitaires, mais ils sont internes à chaque civilisation.
Nous ne vivons pas un choc de civilisations mais une crise de civilisation, une crise d’anomie, une crise de transition. Le mécanisme de cette crise est connu : à chaque grande étape de mutation de l’histoire de l’humanité, le changement des conditions d’existence remet en cause les valeurs morales et les règles du jeu social. Il en résulte un état d’anomie défini par Durkheim comme un affaiblissement des normes : les repères du passé s’affaiblissent avant que ceux du futur ne s’affirment. À chaque bouleversement important, les repères sociaux et moraux sont remis en cause jusqu’à ce que de nouvelles formes de sociabilité remplacent les précédentes. Pendant cette crise de transition, l’érosion des valeurs peut entraîner des conflits entre pays ou entre classes sociales ; la crise provoque une augmentation de la criminalité, une remise en cause des liens familiaux et des principes moraux, une perte de confiance dans les institutions. Dans ces périodes d’instabilité et d’insécurité, dans chaque civilisation, on assiste alors à un retour aux valeurs morales et religieuses traditionnelles, qui viennent compenser l’affaiblissement du lien social grâce à un ressourcement identitaire. Mais, parallèlement à cet aspect positif du rôle des civilisations, on assiste également à des résurgences négatives, telles que xénophobie, racisme, puritanisme ou intégrisme religieux, qui sont les manifestations négatives les plus extrêmes, les plus anomiques, de ce même ressourcement identitaire. Nous ne pouvons donc confondre la résurgence d’intégrismes minoritaires avec un conflit majeur de civilisations.
En réalité, le discours sur les civilisations dissimule toujours des intérêts très concrets. Le discours sur les civilisations est le plus souvent utilisé pour justifier l’invasion, la colonisation, la captation de richesses, la domination politique et, surtout, la supériorité du vainqueur. Ce qui a été le cas lorsque les Européens ont « inventé » le concept même de civilisation pour « justifier » la colonisation. Dans mon prochain article, je parlerai des intérêts économiques contemporains masqués par la paranoïa sur le choc des civilisations, et notamment de la montée en puissance d’une guerre économique qui s’intensifie pour le contrôle des ressources naturelles de la planète.