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Evangile I.1 : la création du monde

lundi 21 janvier 2008, par Bernard Nadoulek

Avant de vous expliquer comment j’en suis arrivée à enseigner la stratégie, je dois vous révéler rapidement l’essentiel de l’Evangile des Animaux. Je suis particulièrement qualifiée pour le faire, car je suis la Chouette Biblique, la Chouette Originelle, la Chouette Immortelle.

« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre ».

Le début de l’histoire est connu, aussi ne m’attarderais-je pas. Le premier jour, Dieu créa la lumière et la sépara d’avec les ténèbres, ainsi étaient nés le jour et la nuit. Le deuxième jour, Il sépara le ciel et la terre. Puis, le troisième, la terre et les eaux. La terre reçut la nature en partage, les plantes et les arbres, les fleurs et les fruits. Le quatrième jour, Dieu créa le soleil, la lune et les étoiles, « les luminaires du ciel ». Le cinquième, Il créa les oiseaux dans le ciel et les poissons dans l’eau. C’est ainsi que j’apparus à mon tour. Le sixième jour, Dieu créa les animaux, et c’est là que commence la différence entre l’Evangile des animaux et celui des hommes. Dans l’Evangile des animaux, l’homme n’apparaît pas en tant que tel le sixième jour. Ce jour là, il ne représente qu’une espèce, parmi d’autres, du genre animal. Nous y reviendrons. Enfin, le septième jour, Dieu créa les congés payés. Il réunit les animaux sur la grande prairie du Jardin d’Eden, et leur tint à peu près ce langage.

« Et, bonjour les animaux ! Que vous êtes jolis, que vous me semblez beaux. Je vous ai réunis pour prêcher la concorde. Vous consommerez les fruits de ce jardin et, comme j’ai pourvu à tous vos besoins, vous y vivrez en toute amitié, en respectant mes commandements de paix ».

En bref, régime végétarien à discrétion et tout était censé aller pour le mieux ! Suivant les instructions du Créateur, les animaux essayèrent de vivre dans la concorde et la paix, en consommant les fruits du Jardin. Mais je ne tardai pas à prendre conscience de deux problèmes récurrents : le premier était que les fruits du jardin ne me rassasiaient pas, pire encore ils me donnaient d’incessantes coliques. Et je n’étais pas le seul à souffrir de ce problème, les félins, les canins et une multitude d’autres bestioles étaient en proie au même tourment. Le deuxième problème était que je m’ennuyais à mourir. Un club de vacances à perpétuité, c’est l’enfer. Une fois passés les premiers émois du vol en rase campagne, je sentais qu’il me manquait quelque chose. En suivant dans le ciel les animaux terrestres, j’avais progressivement senti que j’étais un chasseur et, insidieusement, l’idée du meurtre germa en moi.

Pourquoi Dieu m’avait-Il donné l’instinct de la chasse si je devais périr d’ennui en consommant des fruits qui ne me rassasiaient pas ? Pourquoi Dieu m’avait-Il permis de voler sans faire de bruit pour fondre sur mes victimes ? Pourquoi m’avait-Il donné une ouïe exceptionnelle pour repérer mes proies ? Pourquoi m’avait-Il placé l’oreille droite plus haut que la gauche, pour capter les variations des ondes sonores, localiser mes cibles et les chasser sans les voir ? Pourquoi enfin, Dieu avait-Il fait de moi un prédateur, si c’était pour me condamner à un régime végétarien ?

Pour rompre mon ennui, je m’exerçais souvent au vol en piqué sur des proies potentielles. La Chouette femelle que Dieu avait créée pour moi tentait bien de me dissuader de la tentation du meurtre, mais celle-ci grandit, jusqu’à ce que je n’y tienne plus. Une nuit, dans le plus grand secret, je m’abattis sur un rongeur que je tuai grâce à mes griffes acérées et que je déchiquetai avec délices. Mon Dieu, si je puis dire, enfin la satiété. Je n’éprouvais aucune culpabilité, et pourtant les ennuis commencèrent. Les rongeurs se plaignirent et, non seulement Dieu omit de les punir pour cette délation originelle, mais encore Il excita contre moi la colère des autres oiseaux qui se mirent ensemble à me persécuter.

Pourquoi Dieu me punissait-Il pour avoir exercer les talents qu’Il m’avait donnés ? Pourquoi Dieu, omniscient, n’avait-Il pas prévu cette tentation ? Pourquoi Dieu, omnipotent, ne m’en avait-Il pas dissuadé ? Qui fallait-il accuser pour ce premier meurtre animal : l’infinie faiblesse de la créature ou l’infinie puissance du Créateur ? Il va sans dire que toutes ces questions s’appliqueraient plus tard au Péché Originel de l’homme, ainsi qu’au meurtre de Caïn, mais, dans mon cas, c’était encore plus injuste puisque je n’avais pas goûté au fruit de la connaissance et que je ne connaissais pas la différence entre le bien et le mal.

Pour échapper aux persécutions conjuguées des autres oiseaux, je fus obligé de me dissimuler le jour durant dans un arbre creux. Je ne chassais plus que la nuit. J’avais choisi un arbre que les autres animaux évitaient en raison de son odeur déplaisante et de l’amertume de ses fruits. Pendant la journée, rongé par l’inaction, je mangeai parfois un de ces fruits au goût déplaisant mais qui avaient sur moi un effet tonifiant. Il me fallut beaucoup de temps pour prendre conscience de ce que j’avais fait, nous y reviendrons.

Pendant ce temps, le chaos s’installait au Jardin d’Eden. D’autres prédateurs m’avaient imité et les meurtres se multipliaient sur terre, dans la mer et dans le ciel. Plus encore, un état d’hostilité générale commençait à s’installer. Même les rapports entre les animaux les plus pacifiques et les plus radicalement végétariens se détérioraient. La compétition entre les mâles pour accaparer les femelles faisait rage. La concurrence entre femelles ne le cédait en rien. La lutte entre les espèces s’intensifiait.

En bref, la concorde et la paix avaient disparu du jardin et, curieusement, nous nous en trouvions tous beaucoup mieux !

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