mercredi 3 septembre 2008, par Bernard Nadoulek
La terreur n’est pas l’invincibilité
Un an après, l’Empereur était plus déterminé que jamais à avoir sa revanche avant que la Vieille Poule ne parvienne à l’invulnérabilité, si elle y parvenait. Il avait pris en main l’entraînement de toute sa basse-cour et avait décidé de former un bataillon d’une centaine de coqs qui attaqueraient la Vieille Poule ensemble. Après tout, si elle progressait vers l’invincibilité absolue, dix ou cent coqs, c’était du pareil au même. Il sélectionna donc ses cent meilleurs coqs de combat et accompagné de sa cour, de son état-major, de son armée, de ses concubines et de ses serviteurs, il traversa les forêts et les fleuves, les montagnes et les mers, les glaciers et les déserts, avant d’arriver à la caverne de l’Ermite.
Cette fois, comme l’Empereur ne concevait pas de perdre, il voulait que la Vieille Poule fut empêchée de fuir et il proposa à l’Ermite que le combat ait lieu au sommet d’une tour que son armée commença à construire. Au sommet de la tour se tenait une immense plate-forme circulaire et, après en avoir fermé les accès, l’Empereur fit disposer ses cent coqs sur la circonférence et resta seul avec trois gardes du corps, l’Ermite et la Vielle Poule. En l’absence de graines ou de vers de terre sur le sommet de la tour, la Vieille Poule somnolait, la tête enfoncée dans son plumage pitoyable… Quant à l’Ermite, il arborait son éternel sourire sarcastique.
Les coqs de l’Empereur, plus terribles encore que les précédents, étaient armés de pics et de crochets, protégés par des armures d’acier et avaient appris à manœuvrer de concert. Ils n’attendaient plus que le signal de l’Empereur pour transformer leur cible en charpie. La Vieille Poule ouvrit alors un œil, s’ébroua sans se presser et, subitement, se figeât dans une posture de combat sans faille et lança un cri primal qui prit progressivement une ampleur sans pareille. Comme si une faille s’était ouverte dans le ciel libérant tous les démons de l’enfer. Les cent coqs, qui s’étaient immobilisés, se mirent tous à trembler pendant que le cri durait, durait… Même l’Empereur et ses gardes du corps tremblaient. Tout à coup, l’un des coqs sauta par-dessus les créneaux de la tour et, sans même essayer de voler, s’écrasa comme une pierre une douzaine de mètres plus bas. Un deuxième en fit autant, puis un troisième, puis tous les coqs, puis les gardes du corps, puis l’Empereur lui-même, que l’Ermite rattrapa in extremis. Il tenait à ses moules frites. La Vieille Poule cessa alors son cri et se remit à somnoler.
L’empereur retrouvait lentement ses esprits. L’Ermite retira subrepticement les tampons d’étoupe qu’il avait glissés dans ses oreilles. L’Empereur, penché, regardait les cadavres en bas de la tour en se demandant encore ce qui s’était passé. Il se retourna vers l’Ermite mais, avant même qu’il puisse ouvrir la bouche, celui-ci lui dit : « Je vous avais dit qu’il me fallait trois ans, Majesté ! De plus, ce volatile est d’une bêtise crasse, il ne comprend rien à mon enseignement, il pense maintenant que l’invincibilité absolue consiste à terroriser tout le monde. Pardonnez- lui Majesté, cette Vieille Poule ne sait pas ce qu’elle fait ». Il ne restait plus à l’Empereur qu’à revenir un an plus tard, avec les moules frites et la bière belge et, surtout, à trouver un moyen définitif de clouer le caquet à l’Ermite et à la Vieille Poule. Il se sentait tellement ridicule, qu’il ne pensait plus qu’à la vengeance, il en avait momentanément oublié le fameux secret.