mercredi 3 septembre 2008, par Bernard Nadoulek
L’ultime secret
Une fois rentré à la cour, L’Empereur pris une décision radicale : puisque l’année prochaine la Vieille Poule était censée avoir appris le secret de l’invincibilité absolue, c’est avec toute son armée qu’il l’attaquerait. Il était le plus grand stratège de son temps, il n’avait jamais perdu une guerre, ni connu la peur sur le champ de bataille. Invulnérabilité ou pas, face à son armée de 900 000 tigres, l’Ermite et la Vieille Poule seraient rayés de la surface de la terre. Après les diableries auxquelles il avait assisté, par surcroît de précaution, il ordonna également à ce que se joignent à son armée les 100 000 magiciens, devins, rebouteux, sorciers et thaumaturges de l’Empire. Ainsi, non seulement il mettait toutes les forces de l’au-delà de son côté, mais son armée comportait désormais un million d’hommes. L’Empereur aimait les chiffres ronds. L’entraînement des soldats et des magiciens fut porté à son plus haut niveau. On y mit au point toutes les tactiques pour concentrer les forces sur un seul point. On utilisa toutes les méthodes de propagande pour focaliser la haine sur les poules, à tel point qu’aucune gallinacée ne pouvait quitter sa basse-cour sans risquer un viol collectif par sodomie avant d’être écorchée vive.
Avant de partir, il fallait encore régler la question des moules frites et de la bière belge. Cela n’avait pas été simple. On ne pouvait espérer que les moule frites supportent un aussi long voyage. Il fallut importer des moules vivantes dans de gros bacs d’eau de mer, des cultures de pommes de terre, et même, deux chefs cuisiniers belges engagés à prix d’or. Même chose pour la bière belge, le houblon et les brasseurs qui, plus tard, constatant l’intérêt des sujets de l’empire, créèrent une marque locale : la Tsing Tao. A la date fatidique, tous les préparatifs achevés, l’Empereur se mit en route, accompagné de sa cour, de son état-major, de son armée, de ses concubines et de ses serviteurs. Il traversa les forêts et les fleuves, les montagnes et les mers, les glaciers et les déserts, avant d’arriver à la caverne de l’Ermite.
Devant la caverne, s’étendait une immense étendue désertique propice à la bataille. L’Empereur y fit disposer son armée en V, le côté ouvert en face de la grotte, de manière à ce que toutes ses troupes puissent y confluer sans se gêner réciproquement. Les 100 000 magiciens furent disposés sur des dunes, autour de la pointe du V, pour pouvoir suivre la bataille et ajuster leurs maléfices. La disposition des troupes étant réglée, il fit avancer l’intendance pour la cérémonie des moules frites. L’Empereur apostropha l’Ermite : « Le moment est venu, ta Vieille Poule a-t-elle enfin compris le secret de l’invincibilité absolue ? », demanda-t-il. « Je l’espère Majesté, je l’espère, mais qu’attendre d’une aussi stupide volaille ? ». « Nous allons voir répondit l’Empereur et tu joues ta vie si ton secret ne tient pas ses promesses ». L’Ermite répondit : « Alors j’ai d’abord droit à mon dernier repas Monseigneur, comme tout condamné à mort ».
Excédé, l’Empereur fit avancer les deux cuisiniers belges qui se mirent immédiatement en batterie. L’un deux se mit à nettoyer deux litres de moules qu’un marmiton retirait des bacs d’eau de mer, pendant que le second tranchait 4 oignons, 5 échalotes, puis écrasait une grosse gousse d’ail. Les chefs placèrent le tout dans une marmite, dans laquelle ils ajoutèrent, plusieurs branches de céleri et de persil, du thym et deux feuilles de laurier et un bon litre de vin blanc Chablis. Pendant ce temps, les marmitons épluchaient et découpaient des pommes de terre en longueur, pour obtenir l’inimitable frite belge qui allait cuire dans l’huile d’une friteuse spécialement importée du Bénélux. On mit les moules frites à cuire pendant vingt minutes et l’un des chef surveilla spécialement leur cuisson en les remuant jusqu’à ce qu’elles soient ouvertes. Puis on servit chaud. L’Ermite et l’Empereur étaient confortablement installés à une table spécialement dressée pour l’occasion et s’étaient déjà mis en condition avec plusieurs pintes de bière belge. L’amiral de la flotte avait bien fait les choses : il avait réuni plus d’une centaine de marques de bières classées par ordre alphabétique : de l’Abbaye de Saint Amand, une blonde à 7% d’alcool, de la brasserie Brunehaut, à la Zulte, une brune à 4,7%, de la brasserie Alken-Maes. « La Belgique doit être un empire très puissant pour produire une telle variété de bières », éructa l’Empereur, légèrement ivre. « C’est sûr », expectora l’Ermite, qui avait déjà commencé à manger ses moules, tout en saisissant par poignées les frites, finement relevées de sel de mer.
Pendant ce temps, depuis des heures déjà, toute l’armée attendait l’arme au pied sous un soleil implacable. Officiers, soldats et magiciens baignaient dans leur jus. Pour tromper cette attente insupportable, les officiers faisaient hurler aux hommes des slogans de haine contre la Vieille Poule tels que le classique « A mort, à mort, la Vieille Poule », ou bien plus taquin « La Poule au pot, la Poule au pot, la Poule au poteau », ou encore, méridional salace, « La Poule, vieille goule, on t’encoule ». Au début du repas, la force des slogans de haine tonnait comme un ouragan sonore. Ce qui ne dérangeait ni l’Empereur, ni l’Ermite, qui s’enivraient et festoyaient de concert, ni même la Vieille Poule qui sommeillait à l’écart. Elle avait chipoté une moule mais l’avait trouvée très inférieure aux vers qui constituaient son ordinaire. Trois heures après, le festin finissant, les slogans n’étaient plus qu’un murmure de gémissements rauques.
L’estomac lourd, ayant fini de festoyer, l’Empereur dit à l’Ermite : « Il est temps de combattre maintenant ». L’Ermite, lui répondit : « Comme vous voudrez majesté ». Saouls et titubants, il se levèrent en s’appuyant l’un sur l’autre. L’Empereur fit signe à son porte étendard et celui-ci agitant, sa bannière, fit signe aux tambours dont les roulements électrisèrent l’armée. Les slogans de haine reprirent derechef : « La Poule, vieille goule, on t’encoule. La Poule, vieille goule, on t’encoule ». Pendant ce temps, la Vieille Poule avait repris sa quête de vers et se dirigeait de sa démarche claudiquante au milieu du V formé par les troupes : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip…. Sur un deuxième signe de l’Empereur, les trompettes retentirent comme pour le jugement dernier. L’énervement général était à son comble. Sur une troisième signe, l’armée s’ébranla dans un fracas formidable en chargeant la Vieille Poule. Tout de suite, l’atmosphère s’assombrit et l’air devint irrespirable. En chargeant, l’armée avait soulevé un nuage de sable et de poussière. Dans une quasi obscurité, oubliant toute stratégie, toute tactique, tous les régiments chargeaient de concert. Tous les soldats, égarés par la haine, se précipitaient dans le plus grand désordre allant jusqu’à se battre entre eux. La bataille faisait rage, les membres arrachés volaient, les corps éventrés s’effondraient, les flots de sang s’écoulaient. Les magiciens avaient tous déclenché leurs sortilèges : des formes terrifiantes et immatérielles s’abattaient sur la mêlée, pétrifiant des corps, en consumant d’autres ou les liquéfiant. Le ciel étaient déchiré par des nuées foudroyantes qui laissaient des centaines de victimes. La folie atteignait son comble dans une rage de destruction qui n’épargnait personne. Même les magiciens, les musiciens et les hommes de l’intendance s’étaient précipités dans la mêlée.
Seuls les deux cuisiniers belges assistaient tranquillement à la bataille, finissant les moules frites et sirotant une gueuse. Quant à l’Ermite et à l’Empereur, fin saouls, ils s’étaient endormis dans les bras l’un de l’autre. La bataille dura des heures, des heures de fureur et de haine, puis lentement s’éteignit. L’Ermite et l’Empereur furent réveillés par le silence. Stupéfaits, dans la poussière qui retombait, ils contemplaient tétanisés un champ de bataille où un million de corps démembrés baignaient dans l’odeur acre du sang.
Après un long moment d’hébétude, les deux entendirent, d’abord très lointaine puis de plus en plus proche la ritournelle inimitable : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip…. L’Empereur stupéfait vit apparaître la Vieille Poule qui continuait tranquillement son manège entre les cadavres, picorant ici un œil énucléé, là une viscère dégoulinante. Un million d’hommes massacrés, sans compter les chevaux, et la Vieille Poule imperturbable continuait de picorer.
A deux doigts de l’apoplexie, l’Empereur se retourna vers l’Ermite et d’une voix hystérique lui cria : « Mais à la fin, quel est ce secret de l’invincibilité absolue ? » Et l’Ermite lui répondit calmement : « Sire… Ils ne l’ont pas vue ».
« Cette leçon sera la fin de ces Ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux Rois, je la propose au Sage :
Par où saurais-je mieux finir ? »
La Fontaine