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Evangile 7 : La vieille poule 1

ou le secret de l’invincibilité absolue

mercredi 3 septembre 2008, par Bernard Nadoulek

Version, très personnelle, d’un conte traditionnel d’Asie.

L’Empereur et l’Ermite

Un grand Empereur qui rêvait de gouverner l’univers entendit un jour parler d’un Ermite qui, de source sûre, détenait le secret de l’invincibilité absolue. L’Empereur décida sur le champ de découvrir ce secret coûte que coûte, car l’invincibilité absolue était la garantie suprême pour parvenir au gouvernement du monde. Malheureusement, personne ne savait où se trouvait l’Ermite. L’Empereur mit toute son armée et ses services secrets en branle pour découvrir où ce diable d’Ermite pouvait se cacher. L’armée dut parcourir la moitié du monde, traverser les forêts et les fleuves, les montagnes et les mers, les glaciers et les déserts, avant de dénicher la caverne de l’Ermite. C’était un barbu imposant en robe de bure et à l’air sarcastique qui avait le don d’énerver tous ses interlocuteurs. Il fallut longuement parlementer pour le ramener à l’Empereur.


Sitôt à la cour, le souverain lui promit de grandes richesses contre son secret, mais l’Ermite n’en avait cure. L’Empereur lui promit des chevaux, mais l’Ermite ne montait pas de chevaux, il rêvait de lévitation transcendantale. L’Empereur lui promit ses plus belles femmes, mais l’Ermite ne montait pas de femmes non plus, c’était un onaniste misogyne. L’Empereur demanda alors à ce diable d’homme ce qu’il voulait pour lui enseigner le secret de l’invincibilité absolue. L’Ermite lui répondit qu’il acceptait de lui livrer son secret à deux conditions. La première était de faire, avant le combat, un repas de moules frites à la bière belge, ce qu’il considérait par ouï-dire comme le summum de la gastronomie mondiale. L’Empereur accepta immédiatement et envoya une immense flotte au royaume de Belgique pour découvrir la recette des moules frites. La deuxième condition était que l’Empereur vienne passer trois ans dans sa grotte car le secret ne pouvait s’acquérir qu’au prix d’un entraînement rigoureux.

Comme nous pouvons le concevoir, l’Empereur n’était guère prêt à accepter cette seconde condition. Outre l’énervement que lui inspirait l’Ermite, son métier d’Empereur lui interdisait une aussi longue absence. L’Ermite lui proposa alors d’enseigner son secret à un de ses soldats ou de ses officiers, mais l’Empereur refusa, car un homme en possession d’un tel secret pourrait facilement lui voler son trône. Le souverain eut alors une idée : il proposa à l’Ermite d’enseigner son secret à un de ses coqs de combat. L’Empereur se piquait d’être le meilleur entraîneur de coqs de combat de son empire et il était sûr de deviner le secret si on l’enseignait à un de ses coqs. L’Ermite, qui salivait sur la promesse des moules frites, accepta. Il accepta même le principe d’un combat annuel pour que l’Empereur puisse vérifier les progrès de l’entraînement.

La Vieille Poule

L’Empereur entraîna alors l’Ermite dans son poulailler impérial. Il y élevait des centaines de coqs, plus puissants et plus sauvages les uns que les autres. A l’aube, quand le soleil commençait à poindre, leurs cocoricos assourdissaient les valets à un point tel que ceux-ci vivaient en permanence avec les oreilles bouchées à la cire et communiquaient par signes. L’Ermite passait devant les cages des plus beaux coqs mais, devant chacun d’eux, sa lippe de mépris ne faisait que s’accentuer. L’Empereur s’étonnait de le voir ainsi dédaigner ses plus fiers sujets. Cet Ermite commençait à lui échauffer la bile mais il n’osait rien dire au détenteur d’un tel secret.

Tout à coup, en traversant une des dernières basses-cours, l’Ermite tomba en arrêt devant une Vieille Poule au plumage incertain qui semblait vaciller comme prise de boisson sur un tas de fumier. Elle faisait deux pas asymétriques avec un déséquilibre grandissant et, au moment où elle paraissait prête de choir, elle en faisait un troisième en sens inverse et, d’un mouvement rapide du cou, elle piquetait une graine en putréfaction ou un vers de terre immonde qu’elle gobait sans coup férir. Et elle recommençait : top…, … top, tip…, top…, … top, tip …, top…, … top, tip…

L’Ermite se saisit de la Vieille Poule qui en caqueta d’indignation mais il lui murmura doucement : « Ne me prends pas pour un imbécile, tu crois que je n’ai pas compris que tu t’entraînes au style de l’homme ivre ». « L’homme ivre » est un des styles de wu shu, arts martiaux chinois, qui table sur le déséquilibre des déplacements pour porter des attaques inattendues. Ignorant les protestations de la vieille poule, l’Ermite annonça à l’Empereur de son air sarcastique qu’il enseignerait son secret à cette volaille décharnée et s’en retourna vers sa grotte. L’Empereur stupéfait et humilié, se jura de lui infliger mille morts dès qu’il aurait compris son secret. Trois ans à attendre, c’était long mais le secret, si secret il y avait, en valait la peine !?

La violence n’est pas l’invincibilité

Au bout d’un an, conformément au marché conclu, l’Empereur se prépara à aller vérifier les progrès de l’Ermite et de la Vieille Poule. Il sélectionna ses douze meilleurs coqs de combat et accompagné de sa cour, de son état-major, de son armée, de ses concubines et de ses serviteurs, il traversa les forêts et les fleuves, les montagnes et les mers, les glaciers et les déserts, avant d’arriver à la caverne de l’Ermite.

Celui-ci était assis devant sa grotte et la Vieille Poule, un peu plus loin sous un arbre mort, continuait son manège d’éthylique : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip… L’Empereur interpella l’Ermite : « Alors cette vieille poule, a-t-elle progressé ? », « Guère, Sire, cette poule est stupide. Je vous avais prévenu qu’il me fallait au moins trois ans ». « Organisons le combat prévu, exigea l’Empereur, je souhaite constater ses progrès par moi-même ». Les officiers eurent tôt fait de délimiter une aire de combat et le corps du génie installa banquettes et parasols pour la cour et l’état-major.

Au milieu de l’aire de combat, la Vieille Poule continuait son sempiternel manège : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip… Les valets apportèrent les coqs de combat et l’Empereur sélectionna lui-même son meilleur combattant. C’était un coq terrible, il faisait presque trois fois la taille d’un coq ordinaire, son bec se prolongeait d’une pique d’acier, ses ergots avaient été munis de crochets métalliques coupants comme des rasoirs. Sentant le combat venir, le coq hérissait ses plumes et caquetait comme un damné. Il était tellement terrifiant que certaines dames de la cour protestaient de l’injustice faite à la Vieille Poule. L’Empereur fit taire les murmures d’un froncement de sourcil et ordonna le début du combat.

A peine lâché, le terrible coq se précipita sur la Vieille Poule. Pendant quelques secondes, même les spectateurs les plus proches ne distinguaient qu’un tourbillon de plumes. Puis à la stupéfaction de tous, sauf de l’Ermite, on s’aperçut que c’était la Vieille Poule qui menait la danse : elle déchiquetait le coq, le pulvérisait, le broyait, le démembrait et il ne fallut que quelques secondes de plus pour qu’elle l’achevât. Puis, couverte de sang, elle reprit tranquillement sa rengaine : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip… Personne n’avait rien compris, tout le monde était stupéfait. Blême d’humiliation, car il avait lui-même entraîné ce coq, l’Empereur ordonna qu’on apporte le deuxième coq. Il était presque aussi formidable que le premier et l’Empereur, mauvais perdant, lui fit enfiler une cotte de mailles protectrice. Le combat fut encore plus bref, la Vieille Poule, qu’on dérangeait visiblement, se contentât de fondre sur lui, agrippa son cou des ses deux ergots, et le brisa d’une torsion en une fraction de seconde. L’Empereur ne se contrôlait plus, il fit venir tous ses coqs les uns après les autres, ils subirent tous un sort similaire.

Dans le silence consterné qui suivit les combats, l’Ermite se leva et dit à l’Empereur : « Je vous avais prévenu Altesse, cette stupide volaille pense que l’invincibilité absolue consiste à massacrer ses adversaires. Elle n’a rien compris ». Et il partit dormir dans sa grotte sans autre cérémonie, pendant que la Vieille Poule reprenait son éternelle quête : top…, … top, tip…, top…, … top, tip…, top…, … top, tip… L’Empereur rentra déconfit dans sa capitale. Mais, malgré cette défaite, les pouvoirs de l’Ermite s’étaient en partie révélés, c’était rassurant. En quoi pouvait consister ce secret de l’invincibilité absolue, se demandait le monarque ?

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