dimanche 27 janvier 2008, par Bernard Nadoulek
C’est alors que Dieu intervint une nouvelle fois dans nos vies. Il nous rassembla encore sur la grande prairie d’Eden. La foule était innombrable car toutes les espèces avaient commencé à se reproduire. Dieu avait même créé un lac au milieu de la plaine pour que les poissons assistent à la réunion. Les animaux attendaient Dieu dans la plus grande bousculade et, comme Il tardait, des bagarres éclatèrent aux quatre coins de la prairie, le désordre était à son comble. Tout à coup, les cieux se déchirèrent d’un coup de tonnerre et Dieu nous apparut, tonitruant, très en colère.
« Alors, malgré mes commandements, vous êtes incapables de vivre dans la concorde, incapables de préserver la paix ». La voix céleste nous avait transpercés et, en une seconde, tout le monde se tint coi. Moi la Chouette, j’aurais voulu lui répliquer que c’était Lui Le Créateur, Lui qui avait prétendu créer un monde parfait et bon. Lui qui avait ponctué chacun des sept jours de la genèse de cette affirmation gratuite : « Et Il vit que cela était bon ». Bref, c’était Lui qui S’était trompé, pas nous. Mais, comme les autres, j’étais pétrifié par Sa formidable colère au-dessus de nos têtes : nuées noires et menaçantes, zébrées d’éclairs et de coups de tonnerre. Sa voie sépulcrale retentit encore :
« Puisqu’il en est ainsi, je vous maudis, je vous condamne tous, ainsi que votre descendance, à être chassés, mangés et asservis par le plus faible d’entre vous tous . Pour faire cesser mon anathème, vous devrez coopérer à votre propre esclavage, à votre propre destruction, jusqu’à ce que la plus faible des créatures vous sauve tous… ou vous perde tous ». Et après un dernier grondement de tonnerre, le calme revint. Sa malédiction jetée du haut des cieux, Dieu avait disparu. Encore terrorisée, la cohorte des bestiasses multipliait les cris de terreur, les plaintes et même de vaines protestations d’innocence. Etais-je le seul à me demander qui était le plus faible d’entre nous ?
Nous l’apprîmes le lendemain : la plus faible des créatures, destinée à régner sur la terre comme Dieu régnait dans les cieux, c’était l’homme. Tous les animaux se récrièrent, la seule raison pour laquelle ce primate faiblard n’avait pas péché était sa couardise ! Néanmoins, il fallait obéir. D’autant que Dieu avait réédité une version customisée du primate et l’avait dotée d’une innovation transcendante, l’âme, destinée tout à la fois à le différencier et à l’aliéner. Nous nous partageâmes les tâches pour secourir cette frêle créature. Les chiens pour le garder, les chevaux pour le transporter, les bovins, les ovins, les volailles et les beignets de poissons pour le nourrir, les prédateurs pour l’endurcir, etc. Frappé d’anathème depuis mon péché originel, je fus le seul à ne pas me voir désigné de tâche. C’est que j’étais bien incapable d’imaginer la suite.
Nous n’avions pas encore conscience du sacrifice que nous étions en train d’accomplir. En effet, même après le couple originel, pendant des siècles et des siècles, les humains ne formaient qu’un groupe limité. Comment les volailles, par exemple, auraient-elles pu imaginer qu’un jour elles seraient élevées industriellement, maltraitées de la naissance à la mort pendant une très courte vie, pour être vendues grillées à des millions d’hommes par Kentucky Fried Chicken ? Comment le genre animal tout entier aurait-il pu imaginer que l’homme, cette frêle créature, finirait, grâce à notre aide, par pulluler sur toute la surface de la terre, et par immoler la gente animale par espèces entières ? Que la malédiction s’accomplirait de manière aussi littérale ?
Ne croyez pas que Dieu eut plus de chance avec l’homme. Ne croyez pas non plus que l’homme fut mieux traité par Dieu. Après avoir tenté l’homme avec le fruit de la connaissance, et l’avoir chassé du Jardin d’Eden pour avoir transgressé Ses commandements, Dieu en chassa également les animaux. Il me fallut au moins une centaine d’années, il me fallut la mort de plusieurs de mes épouses successives, pour que je réalise que j’étais immortel et que le fruit que j’avais mangé dans l’arbre où je m’étais réfugié autrefois, ce fruit était celui de l’arbre de la vie éternelle. Celui-là même pour lequel Dieu avait interdit qu’Adam revînt au Jardin, en faisant garder l’entrée par un ange à l’épée flamboyante.
Quand je pense que ces nigauds d’Adam et Eve s’étaient précipités sur le fruit de l’arbre de la connaissance ! S’ils avaient, comme moi, commencé par l’arbre de vie, avec l’immortalité, ils auraient eu tout le temps nécessaire pour acquérir la connaissance. Sans même l’inconvénient de la culpabilité, puisqu’ils n’auraient pas fait la différence entre le bien et le mal ! Je me suis longuement interrogé : pourquoi Dieu avait-Il placé les arbres de la vie et de la connaissance dans le Jardin d’Eden, s’Il ne voulait que nous goûtions à leurs fruits ? Pourquoi avait-Il attiré l’attention d’Adam et d’Eve sur le fruit de la connaissance ? Voulait-Il les piéger ? Si c’était cela, Il ne S’y serait pas pris autrement. Pourquoi Dieu avait-Il créé le serpent, symbole du mal, dans un monde qu’Il prétendait bon, ce qu’Il précise dans la Bible à la fin de chacun des sept jours de la Genèse ? Pourquoi Ses desseins sont-ils impénétrables ? S’Il souhaite voir les hommes construire Son royaume, un mode d’emploi n’aurait-il pas été plus utile ?
La suite, la semaine prochaine : le fardeau de l’immortalité.