lundi 11 février 2008, par Bernard Nadoulek
Comment en suis-je venu, aujourd’hui, à donner des cours de stratégie à HEC, l’école des Hautes Etudes des Crapauds ? Il est temps de vous résumer l’affaire. Le CRC, Centre de Reproduction des Crapauds, est installé au bord d’un étang, dans le parc qui entoure un manoir dans le village de Jouy-en-Josas. Les crapauds y vivaient heureux depuis cent générations. Les ennuis commencèrent lorsque, poussés par une démographie pléthorique, ils décidèrent de coloniser d’autres sites de reproduction et, pour ce faire, de préparer une grande migration. A la date prévue, par une soirée d’orage qui favorisait leur dessein, les légions de crapauds surnuméraires se mirent en marche.
En sortant du parc, une agression, aussi brutale qu’incompréhensible, les décima. Des monstres rugissants dont les yeux de feu les éblouissaient, les figeant sur place, se précipitaient sur eux, les écrasant par dizaines à chaque attaque. Chaque fois que les monstres leur octroyaient un instant de répit, les crapauds tentaient de reprendre leur migration mais, à chaque fois, les monstres de feu revenaient à l’attaque. Tant et si bien que les légions de crapauds furent massacrées sans merci. Les quelques crapauds qui échappèrent à la tuerie s’en retournèrent vers l’étang pour faire un rapport à leurs chefs. Le problème de la migration ayant été provisoirement réglé par le massacre, avant toute nouvelle tentative, le Conseil de Reproduction des Crapauds décida d’entamer une phase d’observation sur les monstres et les autres espèces environnantes. Des crapauds espions furent désignés et se répandirent aux alentours.
Après plusieurs semaines d’intensives observations, les crapauds parvinrent à identifier les deux races dominantes sur leur territoire : les hommes, qui occupaient le manoir proche de leur étang et les monstres de feu ; qui se rassemblaient sur les bords des allées du parc. De prime abord, les hommes paraissaient inoffensifs. Ils laissaient les crapauds en paix et, parmi les mystérieuses besognes auxquelles ils se livraient dans le manoir, comme les crapauds, ils se rassemblaient pour coasser pacifiquement de concert. Rien donc d’inquiétant, contrairement aux monstres de feu. Pendant la journée, ces derniers dissimulaient leur nature maléfique en restant immobiles, leurs terribles yeux de feu éteints. Mais le soir venu, par un moyen resté mystérieux, ils attiraient les hommes auprès d’eux, les avalaient, souvent plusieurs à la fois, grâce à de grandes bouches latérales, puis allumaient leurs yeux de feu, rugissaient et disparaissaient.
Après avoir longuement observé et conféré, le Conseil estima que la meilleure solution consisterait sans doute à s’allier avec les hommes contre les monstres de feu. Plusieurs tentatives furent faites dans ce sens. Dans un grand élan de fraternité, des commandos de crapauds s’introduisirent dans les salles du manoir pour tenter de coasser avec les hommes. A la stupéfaction des crapauds, les hommes, qui les laissaient d’habitude tranquilles, se mirent à les pourchasser hors du manoir à coups de balai, de pelle et autres râteaux, allant même jusqu’à en écraser un certain nombre. Les crapauds, désespérés par le malentendu, coassaient de plus belle pour avertir les hommes du danger, pour leur proposer leur alliance contre les monstres de feu. Rien n’y fit, les hommes ne pouvaient ou ne voulaient les entendre. C’est alors que les crapauds, en désespoir de cause, s’adressèrent à moi.
Je nichais à cette époque dans un chêne vénérable du parc et entretenais des relations, polies et épisodiques, avec les crapauds. J’en déchiquetais même quelques-uns de temps en temps comme hors-d’œuvre mais, pacifiques et fatalistes, ils ne m’en gardaient pas rancune. Quand ils vinrent me solliciter en me racontant cette histoire, j’eus du mal à ne pas leur rire au nez. Le problème du crapaud est simple : un disque dur rudimentaire, une mémoire vive très limitée et un système d’exploitation humide. Après tout, ce ne sont que des bêtes. Après avoir côtoyé l’ingratitude humaine pendant des siècles, je décidai de prendre le parti du monde animal pour au moins trois raisons : la première, tenant au sort que les humains faisaient subir au monde animal dans son ensemble, la deuxième, au sort qui m’était personnellement échu de par ces mêmes humains et, la troisième, au sort commun destiné par Dieu aux animaux et aux humains.