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Evangile I.5 : la révolte contre le Créateur

lundi 18 février 2008, par Bernard Nadoulek


Le sort que les humains faisaient subir au monde animal était bien conforme à la malédiction du Jardin d’Eden : outre la chasse et l’élevage qui, depuis les origines, assureraient une part substantielle de l’alimentation humaine, la gente animale était constamment mise à contribution, y compris dans les guerres entre les hommes où des contingents de chevaux, de chameaux, d’éléphants avaient été régulièrement massacrés avant la mécanisation. De ce côté, pas de surprise, même si l’élevage et l’abattage industriels de volaille, de porcs, d’ovins et de bovins avaient de quoi soulever d’écoeurement les hommes eux-mêmes. La majorité d’entre eux évitaient de s’interroger sur ce qui atterrissait dans leur assiette. Non ce n’était pas cela qui me choquait, j’y étais habitué depuis des millénaires. Ce qui me dégoûtait le plus était le manque total de conscience et de reconnaissance des hommes pour l’esprit de sacrifice permanent des animaux. L’homme nous exploitait et nous massacrait systématiquement sans se poser aucune question. Pas de reconnaissance pour l’affection indéfectible des animaux de compagnie. Aucun animal n’est plus égoïste et insensible que l’homme. Les problèmes des crapauds paraissaient anecdotiques par rapport à ce massacre permanent et mondial, mais ce fut la goutte de fiel qui fit déborder la vase.

Le sort qui m’était personnellement réservé de par ces mêmes humains n’était pas meilleur, alors même que j’avais tenu mon rôle et leur avait apporté la sagesse de manière exemplaire. Après m’avoir un moment respecté pendant l’antiquité – j’étais alors le symbole d’Athènes qui frappait sa monnaie à mon effigie -, les hommes ont diabolisé la chouette pendant tout le Moyen Age, traitée comme une sorcière et clouée sur les portes pour écarter les maléfices. Avec la Renaissance, je fut en partie réhabilité sur les armes héraldiques de nombreuses universités en tant que symbole de la sagesse mais, avec les temps modernes, je fus tout simplement mis au rancard, sans même que les hommes ne m’attribuent une assurance chômage ou maladie, aucune retraite, malgré des millénaires de loyaux services. Aujourd’hui, perclus de vieillesse - étant né le 6e jour de la création du monde, en 2008, j’ai 5 769 ans selon le calendrier biblique -, accablé de rhumatismes et le plumage mité - malgré l’immortalité, mes plumes repoussent de plus en plus difficilement et mes articulations grippent au réveil -, je dois survivre sans même un revenu minimum d’insertion.

Mais c’est une troisième raison qui provoqua ma révolte, une révolte contre Dieu lui-même, une révolte qui peut tenir en une phrase : que ce soit pour les animaux ou pour les hommes, malédiction ou pas, péché originel ou pas, il était manifeste que Dieu avait raté Sa création. Il fallait bien que moi, la Chouette biblique, la seule créature qui partageait Son immortalité, ose le lui dire ! Que nous analysions la création sous l’angle de l’amour, de la liberté, ou de la sagesse, l’échec était patent. Non seulement le meurtre était partout, entre les hommes, entre les espèces animales, entre les hommes et les animaux, entre l’homme et la nature, tenue dans une domination méprisante, et même entre l’homme et sa propre nature (selon Sigmund F., célèbre obsédé sexuel dopé à la cocaïne). Plus encore, dans ce contexte d’affrontement généralisé, l’homme avait même fini par remettre en cause notre écosystème commun, pillant ses ressources sans retenue, polluant son atmosphère, déréglant son climat. L’homme préparait sa propre apocalypse. Et Dieu dans tout cela ? Faisait-Il quelque chose ? Non, malgré Son omniscience et Son omnipotence, il semblait assister impuissant à sa propre défaite. C’est pourquoi je rompus Sa malédiction et mis mon expérience au service de mes congénères animaliers.

Vous n’imaginez pas le temps qu’il me fallut pour expliquer aux Crapauds que les monstres de feu étaient des voitures, des moyens de déplacement, fabriquées par et pour les hommes. Qu’elles décimaient tous les animaux traversant les routes. Il est vrai qu’après avoir copulé la nuit durant, les crapauds s’éveillaient tard, trop tard pour voir les hommes arriver au manoir et sortir de leurs voitures. D’où l’aberration de leur vision du monde, un des problèmes clefs de toute stratégie. Ne croyez pas que les hommes fassent beaucoup mieux que les Crapauds, ils ont un esprit limité, la vue basse et la mémoire flageolante et c’est sur cette base qu’ils prétendent concevoir des plans ! Parfois l’un d’entre eux s’élève au-dessus du lot et, au royaume des aveugles, les borgnes voient à moitié… C’est pourquoi j’enseigne aujourd’hui la stratégie à tous les animaux du bestiaire à HEC, l’école des Hautes Etudes des Crapauds. En échange de quoi, je dévore les crapauds ou les petits mammifères les plus mal notés, une forme de sélection efficace.

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