lundi 4 février 2008, par Bernard Nadoulek
C’est alors que Dieu m’apparut, à moi seule, moi la Chouette immortelle. Je fus le premier témoin des manifestations du Buisson Ardent. Dieu s’adressa à moi de Sa voix sépulcrale avec le cortège habituel d’éclairs et de tonnerre. Cette fois, je ne fus que médiocrement impressionné : j’avais déjà donné. « Tu es devenu immortel par ton audace, aussi j’ai une mission a te confier, me dit l’Eternel. Une mission que tu ne peux refuser car c’est ta part de Ma malédiction ».
J’osai alors interrompre Dieu pour lui faire part de mes griefs. Après tout, nous étions égaux en éternité. J’évoquai Sa responsabilité dans mon péché originel puis dans celui des autres animaux : pourquoi avait-Il créé des prédateurs et des proies s’Il voulait que les animaux vivent dans la concorde ? M’enhardissant progressivement, j’affirmai Sa responsabilité dans le péché originel de l’homme : pourquoi avait-Il mis l’arbre de la connaissance dans le jardin d’Eden ? Pourquoi avait-Il attiré l’attention de l’homme sur cet arbre s’Il ne voulait pas qu’il goûte a ses fruits ? Pourquoi avait-Il puni les animaux et les hommes puisque c’était Lui qui avait échoué dans Sa tentative de créer un monde parfait ?
Comme amusé par mon impertinence, du haut de Sa grandeur, Il daigna me répondre : « Pour créer un monde parfait, il fallait que Mes créatures fussent libres, libres de reconnaître leur créateur. C’est pourquoi j’ai intégré le mal dans la création : d’abord, pour que le bien ait une valeur, ensuite, pour que les créatures exercent leur libre-arbitre dans leur choix entre le bien et le mal, enfin, pour que leur choix, quel qu’il soit, manifeste leur liberté ».
A vrai dire, cette explication ne me convenait pas du tout. Pourquoi la liberté serait-elle liée au choix entre le bien et le mal, surtout si c’est le Créateur qui détermine l’un et l’autre ? La liberté d’aimer, de s’exprimer ou de circuler n’aurait-elle pas pu faire l’affaire ? Et, surtout, pourquoi punir les créatures d’exercer la liberté que le Créateur avait voulu leur donner. Puis, décidément, cette histoire de liberté liée au mal me paraissait d’un triste augure. Je ne savais pas encore à quel point l’histoire me donnerait raison.
Je n’eus pas le temps de faire valoir mes arguments, car la patience de Dieu avait des limites, qui l’eut cru ? Il me fixa le but de ma mission : « Tu enseigneras la sagesse aux hommes car je ne pense pas que la connaissance leur suffise ». Pour une fois, la prédiction s’avéra correcte. Il n’eut pas à ajouter que les hommes ne m’en seraient nullement reconnaissants, cela faisait partie de Sa malédiction. Et Il me confia Ses premières Tables de la Loi.
Disposant de l’éternité pour accomplir ma mission, je décidai d’abord de perpétuer mon espèce sur toute la surface de la terre. Comme Dieu m’avait désigné à l’ostracisme des oiseaux, tout comme Caïn à celui des hommes, il fallait que j’assure la survie de mon espèce en évitant tout risque d’holocauste. En conséquence, contrairement à la plupart des espèces d’animaux dont les écosystèmes sont plus ou moins localisés, j’ai essaimé les chouettes sur tous les continents, sauf en Antarctique, où on se les gèle. J’ai créé une chouette diaspora. Je suis l’ancêtre de dizaines d’espèces de chouettes qui se sont adaptées à toutes les latitudes et longitudes, à toutes les niches géo-climatiques. J’ai ainsi créé de nombreuses marques déposées : chouettes chevêches, chouettes effraies, chouettes hulottes, chouettes épervières. Mais aussi des marques géographiques : chouettes lapones, chouettes boréales, chouettes de l’Oural, chouettes de la Réunion, les chouette pêcheuses de Pel, etc. J’ai travaillé avec Alcibiade, un créateur de mode athénien, pour mettre au point le look des chouettes rayées et des chouette tachetées. J’ai travaillé avec Spinoza, un opticien éthique, pour mettre au point la chouette à lunettes. C’était devenu nécessaire car, en tant que chouette originelle et immortelle, je ne copule qu’avec mes filles et, après des siècles d’inceste et de dégénérescence génétique, avec une vision à 180° et des yeux qui me recouvrent la moitié de la tête, il était fatal que je finisse par avoir besoin d’un oculiste.
En bref, je me suis servi de mon immortalité pour assurer la pérennité de mon espèce. Ou plutôt le croyais-je car aujourd’hui tout est remis en question par la folie de l’homme, la transformation des prairies en cultures, la suppression des haies et des arbres isolés, l’assèchement des marais, l’utilisation de pesticides agricoles, le trafic routier, la pollution, le trou de la couche d’ozone, le changement climatique et j’en passe… Bref, il me faut à nouveau venir au secours de la gente animale, d’où mon intérêt renouvelé pour la stratégie qui n’est pas un thème nouveau pour moi.
En effet, au cours de mes tribulations dans l’antiquité, je devins l’oiseau fétiche d’Athéna, déesse de la sagesse, des arts, des sciences et de la guerre. Auprès d’elle, j’ai fréquenté les Dieux de l’Olympe. Après tout n’étais-je pas moi-même quelque peu démiurge ? J’ai reçu l’enseignement des philosophes et des sophistes grecs. En plus de la sagesse dont Dieu m’avait montré la voie, je suis devenue la première encyclopédie vivante. Déjà grande chasseresse, j’ai principalement étudié la stratégie et la tactique dont Athéna était férue. J’ai, par exemple, grandement amélioré mes tactiques de chasse. Ayant étudié l’aérologie avec Eole, je ne fais pratiquement plus aucun effort pour voler, utilisant le moindre souffle de vent, le moindre courant d’air pour diriger mes trajectoires, ce qui, ajouté au silence de mon vol, me permet de fondre avec une précision accrue sur mes proies.
J’ai acquis une telle maîtrise de la chasse que je peux faire mourir mes victimes de peur. J’étudie d’abord le territoire, la configuration des terriers de mes proies et, dès qu’elles sortent se nourrir, je les poursuis d’une présence invisible, en les terrorisant de mon cri, houhou, houhou ! Je coupe leur retraite à chaque tentative de se terrer et après les avoir épuisées dans la traque, poussées à leur limite extrême, je surgis brusquement devant elles, le plumage déployé, et les foudroie de terreur en reflétant leur image dans mes yeux luminescents et écarquillés, houhou, houhou. De plus, je le dis avec modestie, mais aussi avec fierté (on me souhaite la saint Parfait et la saint Modeste), je suis un puit de science incomparable. Dans mes tribulations aux quatre coins de la planète, j’ai rencontré une foultitude de grands hommes, d’écrivains, de poètes et de philosophes, avec une prédilection marquée pour les stratèges : Alexandre, Annibal, Sun Tzu, Musashi, Attila, César, Clausewitz, etc. Mais je dois tout de même avouer que, si je suis devenue un expert en stratégie, c’est aussi parce que j’ai eu l’éternité pour faire toutes les conneries possibles et imaginables et, qu’à force d’écoper dans mes galères, je suis devenu rameur émérite.
La suite, la semaine prochaine : le centre de reproduction des crapauds.