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Ma première nuit d’amour avec Attila

lundi 4 février 2008, par Bernard NADOULEK

Lors de notre première nuit d’amour, Attila II, dite Titou, avait deux mois et pesait 470g. C’est une petite chienne Yorkshire, guère plus qu’une boule de poils noirs et feu qui tient dans la main. Titou arrivait dans des circonstances dramatiques au sein de sa nouvelle meute.


La veille de son arrivée, notre chienne Yorkshire, Attila Ier, dite Titi, avait été percutée par une voiture sous les yeux d’Elisabeth et les miens. Une mort violente qui nous avait accablés. Cela faisait un peu moins de six mois que Titi était avec nous et elle nous a laissé un souvenir impérissable de gaîté, de drôlerie et d’affection. Je décidai aussitôt de ne pas laisser le chagrin s’ancrer chez ma femme et mes enfants, et le soir même, sur Internet, j’avais trouvé une nouvelle Attila. La reprise du nom fait partie de nos traditions familiales : nous avons eu, entre autres animaux, quatre bergers allemands nommés Hélas, numérotés de I à IV. En allant chercher Titou, l’atmosphère était encore lourde du choc que nous venions de subir.

En arrivant chez l’éleveur de Yorks, un dilemme m’attendait : la veille, celui-ci annonçait une portée de chiots normaux et une portée de toys de très petite taille. Lorsque nous arrivâmes, tous les chiots avait été vendus, sauf Titou, la plus petite des toys. J’étais contre l’achat d’un animal de si petite taille car il court des dangers permanents : qu’on lui marche dessus, qu’il fasse une chute mortelle, qu’il devienne une proie pour les petits prédateurs du bois de Vincennes où nous nous promenons tous les jours, etc. De plus, nous avons une autre chienne, Lucifer, dite Lulu, un Jack Russel très sportif, et il fallait que la nouvelle venue ait un format suffisant pour jouer avec elle. Hélas, à la première seconde, ma femme, Elisabeth, et ma fille cadette, Daphné, avaient craqué sur Titou. Moi aussi, mais je ne le montrai pas. Autre tradition familiale, Titou avait suivi la voie de tous nos précédents animaux petits ou grands : elle avait instantanément choisi ma femme comme maman et s’était spontanément collée contre elle. Elisabeth a un don d’empathie, les enfants et les animaux l’aiment immédiatement et elle sait tout obtenir d’eux. Bref, comment voulez-vous qu’un nigaud de mon espèce puisse résister aux pressions conjuguées de trois charmeuses : Elisabeth, Daphné et Titou ? Nous étions donc repartis avec Titou.

En début de soirée, j’avais laissé ma femme et mes enfants au salon où ils faisaient connaissance avec la nouvelle venue. J’étais dans ma chambre, en train de me livrer à mon activité favorite, la lecture, quand je vis Titou arriver. Après s’être livrée à une exploration prudente de la pièce et m’avoir repéré allongé sur le lit, la demoiselle essaya vainement de me rejoindre en sautant : un saut impossible à son âge, environ sept fois sa hauteur ! Amusé, je l’aidais à monter et observais ses efforts répétés pour m’escalader. Lorsqu’elle y fut parvenue, j’étais toujours allongé, elle s’assit tout en haut de ma poitrine, à quelques centimètres de mon visage et se mit à me fixer de ses yeux noirs, d’un regard calme et grave. Elle me fixa ainsi un très long moment et, très doucement, tout en continuant à m’observer, elle commença à me faire des petits baisers sur la bouche. Elle tentait même de glisser sa langue entre mes lèvres. C’est ainsi que commença notre histoire d’amour.

Pour réaliser ce que cette situation a d’exceptionnel, il faut savoir plusieurs choses sur les animaux, les chiots, et les petites femelles en particulier. D’abord, les chiots ont le plus grand mal à tenir la position assise, leurs pattes arrières, pas encore assez musclées pour tenir une position groupée, glissent sur le sol, et ils s’étalent dans des positions craquantes mais pas très dignes. Titou, à deux mois, avait une posture assise parfaite. Je suppose que sa petite taille lui facilite les choses mais, qu’elles qu’en soient les causes, elle était là, minuscule, mais digne et grave, assise à deux ou trois centimètres de mon visage. Un bébé très conscient de son existence et de son pouvoir de séduction. D’autre part, il est très inhabituel qu’un animal, et un chien en particulier, vous fixe droit dans les yeux, ce qui génère en général de l’agressivité. Même les humains ont du mal à soutenir un regard direct très longtemps, surtout de près. Il se trouve que grâce à quarante années de pratique professionnelle des arts martiaux, je suis un expert dans ce domaine et que je sais fixer un regard très longtemps sans ciller. Or Titou était aussi forte que moi : elle me fixait calmement, sérieusement, sereinement. Nos yeux se noyaient les uns dans les autres.

Enfin, je suis également habitué aux manœuvres de séduction des petites chiennes, Titou est la quatrième qui essaye son charme sur moi. Après s’être assuré qu’Elisabeth soit bien sa maman, la deuxième préoccupation d’un animal qui entre dans notre meute, et plus particulièrement d’une petite chienne, est de s’assurer les bonnes grâces du mâle dominant, c’est-à-dire de moi-même. Lucifer, par exemple, notre chienne Jack Russel, monte sur notre lit pendant que je suis en train de lire, les pieds nus sur le couvre-lit, et me fait un nettoyage complet des deux pieds, centimètre par centimètre, dessus et dessous. Au départ, un peu gêné, je la repoussais systématiquement, mais elle revenait sans cesse. Ma femme me faisant remarquer que je refusais à la fois un rituel maternant et une demande de protection, j’ai donc fini par laisser faire Lulu de temps en temps. De la même manière, je sais que les baisers sur la bouche de Titou et ses tentatives de glisser sa langue entre mes lèvres relèvent d’un comportement atavique : dans les meutes de loups, de chiens sauvages et autres canidés, les adultes nourrissent souvent les chiots en régurgitant une partie des proies dévorées pendant la chasse, c’est pourquoi les chiots reniflent et lèchent les lèvres de leurs aînés pour obtenir nourriture et protection. Mais, même sachant tout cela, comment voulez-vous résister aux manifestations d’affection d’un minuscule bébé qui se conduit comme une amoureuse ? Les animaux ne font pas de différence entre leurs affections et leurs intérêts, cela rend les choses beaucoup plus claires pour tout le monde.

Pendant qu’Attila continuait ses baisers, ému, je cogitais sur les dangers qui la guettaient. Avec un tout petit animal, il y a deux solutions : soit vous le maintenez dans une position de toutou canapé, en évitant tous les risques, en le promenant exclusivement dans vos bras et en le privant de toute liberté, ce qui en fait souvent un névrosé ; soit vous l’éduquez pour qu’il assume lui-même les risques de la vie. Le problème que nous avons eu avec Titi, la chienne qui avait précédé Titou, est qu’elle était arrivée chez nous à plus de cinq mois, sans être sortie de sa cage et sans avoir été éduquée. Aussi n’avions-nous pas fini de lui apprendre la rue lorsqu’elle s’est faite écrasée. En revanche, notre chienne Lucifer est éduquée depuis sa plus tendre enfance et est parfaitement adaptée à la circulation urbaine. Il fallait donc faire la même chose avec Titou, avec une difficulté supplémentaire : compte tenu de sa très petite taille, il faut qu’elle devienne une championne, particulièrement musclée, pour réagir plus vite qu’un chien normal, puisque les gens ne la voient pas toujours. Je décidai donc de lui donner sur le champ sa première leçon d’arts martiaux pour la tester.

Je mis donc Attila sur le lit et commençai à la provoquer en faisant des simulacres d’attaques avec ma main. En général, il n’est pas conseillé d’éveiller l’agressivité d’un chiot et de lui donner l’habitude de mordre si l’on ne veut pas qu’il prenne de mauvaises manières en grandissant mais, dans ce cas, nécessité faisait loi. A peine avais-je commencé à la provoquer, que Titou se lança dans la bagarre sans hésiter un instant. Non seulement elle m’attaquait sans aucune crainte mais, de plus, elle grondait, bien que ses grondements soient quasi inaudibles. Ses attaques étaient d’autant plus émouvantes qu’avec ses 470g, il me suffisait d’une petite pichenette d’un seul doigt pour la projeter 50 cm en arrière. Mais, nullement démontée, et contre toute vraisemblance, elle revenait inlassablement m’attaquer. Une vraie guerrière, minuscule mais déterminée. Je l’attaquais par le haut pour la forcer à riposter en se levant sur ses pattes arrières : la puissance des muscles de ses cuisses serait fondamentale, à la fois pour sa vitesse de déplacement en réaction au danger quel qu’il soit, et pour pouvoir sauter sur les chaises, les fauteuils, les canapés et assurer ainsi sa pleine autonomie dans un appartement. J’attaquais sans relâche, je l’envoyais bouler cul par-dessus tête aux quatre coins du lit et elle revenait inlassablement, courageuse, pugnace, rugissante, minuscule. Je ne saurai vous décrire son attitude de triomphe quand je la laissai gagner, c’est-à-dire attraper un de mes doigts et le mordiller. Comme je voulais tester sa résistance, le combat dura plus de vingt minutes, ce qui est énorme pour n’importe quel type de combattant, c’est un ex-professionnel du karaté qui vous le dit, et incroyable pour un bébé de deux mois. J’étais sidéré par sa vaillance.

Je commençais alors le retour au calme par un exercice d’obéissance pour tester sa rapidité d’apprentissage. Je lui laissais mordiller un de mes doigts et, lorsqu’elle s’excitait en accentuant ses morsures, je la stoppais par un « non » très ferme, avec un doigt levé (geste de « barrage », c’est-à-dire d’autorité) suivi d’un « doucement » avec une voix très calme et des caresses. Elle compris quasi instantanément et se mit à lécher le doigt qu’elle attaquait un instant plus tôt. Je l’encourageais en lui murmurant « c’est bien » et en continuant mes caresses. Je la ramenai alors complètement au calme en transformant mes caresses en massage. Les massages sont excellents, pour les bébés en général et pour les bébés chiens en particulier. Il s’agit de détendre tous les muscles en les allongeant en douceur, de déplier les pattes en les allongeant elles aussi, de masser toutes les articulations en les faisant jouer délicatement et, bonus, de finir par la tête pour une simulation directe des neurones. J’étais ému en finissant car, d’une part, Attila s’était laissée faire avec une confiance absolue et, d’autre part, j’avais senti tous ses muscles, aussi minuscules qu’elle-même. Il allait falloir un super entraînement pour en faire une championne. Pendant ce temps, complètement détendue, elle était revenue s’installer sur moi. Je m’étais allongé à nouveau pour poursuivre ma lecture et Titou s’était « enroulée » autour de mon cou, elle me tétait la peau en faisant de petits bruits succion, probablement hérités de son récent sevrage. Je continuai à lire pendant une heure avec cette petite écharpe ronronnante autour de mon cou et nous nous endormîmes ensemble vers vingt deux heures.

A deux heures du matin je me réveillai, comme je le fais souvent, pour écrire. J’aime beaucoup écrire pendant la nuit : pas de bruit, pas de dérangement, de coups de téléphone, quitte à faire une sieste dans la journée. Pendant notre sommeil, je m’était tourné sur le côte et Attila avait glissé de mon cou pour venir se nicher contre moi. J’essayai de me lever très doucement pour n’éveiller ni ma femme ni Titou mais, dès mon premier mouvement, Attila s’était éveillée elle aussi. Les Yorkshires sont des chiens toujours aux aguets et complètement branchés sur leur maître. Lucifer, notre Jack Russel, est aussi aux aguets pour la garde de la maison, mais ne réagit pas forcément aux mouvements de la famille. Je regardais Titou s’étirer en baillant et, encore à moitié endormie, elle se dressa sur ses pattes arrières pour me dire bonjour avec un gros câlin. Après quelques caresses, je la portai sur la couche sur laquelle elle était censée faire ses besoins, ce qu’elle fit aussitôt, et je la ramenai dans sa corbeille pour qu’elle finisse sa nuit, avant de partir me faire un café. Je m’affairai mollement dans la cuisine quand Titou vint me rejoindre. Pensant qu’elle avait peut-être faim, j’allais lui chercher les deux cuillères à café de croquettes spéciales pour les chiots qui constituaient son ordinaire depuis la veille et les lui humidifiais légèrement pour faciliter une mastication hasardeuse, toutes ses dents de lait n’étant pas encore sorties. En buvant mon café, j’assistai alors à un spectacle incroyable qui verrouilla définitivement ma passion naissante.

Au lieu de manger ses croquettes, Attila entama un véritable ballet autour de sa gamelle. Elle se dressait sur ses pattes arrières en levant ses pattes avant, sauts de côté, démarche dansante, pirouettes, cacahouètes, etc. Le thème de cet ode à la joie pourrait s’exprimer de la manière suivante : « Oh, quel plaisir, mon nouveau papa m’a donné des croquettes ! ». C’était Bambi, Walt Disney en vrai ! La danse continua ainsi pendant deux ou trois minutes et s’enchaîna naturellement avec un nouveau jeu sur le thème « Mais ces croquettes sont peut-être des ennemies féroces ? ». Petits grondements, simulacres d’attaques, de fuites, « Oh, j’ai très peur », de retours offensifs « Je vais vous dévorer », essais d’aboiements quasi inaudibles. Stupéfait, je contemplai le spectacle de cette cabotine, certainement avec un sourire d’imbécile heureux. J’ai vu grandir une dizaine de chiots et d’autres animaux, je les ai vu jouer, j’ai souvent été ému par leur grâce (surtout par celle des chatons) mais jamais je n’avais vu un bébé se faire de tels films. Et ce n’était pas fini. La dernière phase du jeu s’amorçait : avec des ruses de sioux, Titou s’empara d’une croquette et, bondissante comme un lapin, elle disparut à toute vitesse dans le fond de l’appartement. Je la suivis. Elle s’était cachée sous une armoire où elle mangeait sa croquette en continuant à l’attaquer en grondant. Nouveau sprint. Nouvelles ruses de sioux. Nouvelle croquette. Nouvelle fuite. Nouvelle cachette. Etc.

J’allai m’installer à mon bureau pour travailler. Cet épisode joyeux m’avait donné une énergie incroyable. Pendant une bonne demi-heure, levant la tête de temps en temps, je voyais Attila passer dans un sens puis dans l’autre, toujours engagée dans son combat épique contre les croquettes. La cabotine prenait d’ailleurs soin de passer devant mon bureau pour que j’assiste à ses exploits.

Pour les chiens, et pour beaucoup d’autres animaux, le fait de pousser leur maître à assister à leurs repas est un moyen de s’assurer de leur influence sur le chef de meute. Dans une meute, c’est le chef qui mange le premier et tous les membres de la meute attendent qu’il ait fini de manger avant de s’approcher du repas par ordre hiérarchique, sous peine de punition immédiate. Le coup de la fuite avec la croquette est également connu. Les petits chiens, qui doivent souvent se battre entre membres d’une même portée pour s’emparer d’une part de nourriture, vont souvent se cacher avec leur butin pour manger tranquillement. Mais Attila n’avait pas vraiment eu le temps d’apprendre ce comportement puisqu’elle était sevrée depuis peu. Mémoire atavique ?

Au bout d’une demi-heure, alors que j’étais plongé dans mon travail, je senti deux petites pattes qui me frottaient la jambe. Attila voulait venir travailler avec moi. Je dégageai alors une chaise d’une pile de dossiers, la rapprochai de moi en y ajoutant un coussin et j’y déposai la jeune fille qui se mit en boule et s’endormit presque instantanément. Je la regardai quelque seconde en la caressant avant de reprendre mon travail … et j’osai enfin m’avouer que j’étais amoureux.

Cette première nuit d’amour a eu lieu il y a deux mois, du trois au quatre décembre 2007. Depuis deux semaines, Attila est devenue mon assistante dans toutes mes conférences, mes cours ou mes missions de conseil. Son métier est de mettre tout le monde de bonne humeur autour de moi. Elle y réussit très bien. En trimbalant ce chien minuscule partout, je passe aussi pour une folle perdue. Ce qui est un comble avec mon physique de déménageur et ma gueule de loubard. Mais que ne ferait-on par amour ?

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1 Message

  • Cher Bernard
    Cet article est absolument délicieux. Merci pour cette belle histoire d’amour que tu as très bien su partager avec tes lecteurs.
    Et à bientôt courant 2009 dans le groupe GERME que j’anime sur SAINTES. J’ai demandé à Virginie ARNAUDIN du siège de Germe de te "lancer" réservation.
    Très amicalement
    Laurence BODIN

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