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Survivre 2 : introduction

mardi 28 avril 2009, par Bernard Nadoulek

Je chante les héros dont Ésope est le père,
 Troupe de qui l’histoire, encor que mensongère,
 Contient des vérités qui servent de leçons.
 Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons :
 Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes ;
 Je me sers d’animaux pour instruire les hommes.

JEAN DE LA FONTAINE



Le dit de la Chouette

Que faire si votre chef vénéré, Grand Crocodile Retors, un fieffé mangeur d’hommes, tente de vous faire endosser une erreur qu’il a commise et de vous transformer en sac à main pour dame ? Vous avez involontairement commis une faute professionnelle grave et Babouin Rageur vous menace de licenciement sans indemnités : comment survivre à l’étreinte fétide du primate ? Bélier Bonasse vous implique accidentellement dans la perte d’un dossier confidentiel : comment jongler avec la patate chaude sans vous faire encorner ? Si Bélier Bonasse s’avère être une hyène putride, comment lui rendre la monnaie de sa pièce ? Chez les Castors High Tech, vous êtes accusé de vol sans preuve, crime capital dans cette communauté de rongeurs puritains : comment rétablir votre honneur mis à mal ? Coyote Présomptueux vous a impudemment volé un gros contrat et une prime juteuse : comment rétablir la situation si vous n’êtes pas certain de pouvoir compter sur la hiérarchie des prédateurs ?

Comment réagir dans les situations où, en quelques secondes, selon ce que vous allez dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire, vous rejoindrez la Horde de Pelés promis à la géhenne, ou l’Aristocratie des Élus au Royaume des Cieux. Y a-t-il des compétences qui permettent de prendre le minimum de risques pour un maximum d’efficacité ? Enfin, comment ne pas être une victime potentielle, dans un bestiaire contemporain où se déchaînent les instincts du monde animal ? Pour répondre à ces questions, HEC, l’école des Hautes Études des Crapauds, a fait appel à moi, la Chouette éternelle, symbole de la sagesse depuis l’origine du monde. Une méthode simple, trois concepts – Direct, Indirect, Anticipation – et cinq idées claires – penser à l’envers, penser contre soi-même, cesser de penser, s’adapter au contexte, choisir ses combats – permettent, foi de Chouette paradoxale, de résoudre les problèmes les plus complexes.

Au-delà de la métaphore animalière, et à l’heure où les pressions sur la productivité et la compétitivité ont atteint leur zénith, cet essai de stratégie sur les conflits professionnels offre à chacun un manuel personnel de survie pour la jungle civilisée du capitalisme.

Le Centre de Reproduction des Crapauds

Comment en suis-je venue à donner des cours de stratégie à HEC, l’école des Hautes Études des Crapauds ? Je vous résume l’affaire. Le CRC, Centre de Reproduction des Crapauds, est installé au bord d’un étang, dans le parc qui entoure le château de Jouy-en-Josas. Les crapauds y vivaient heureux depuis cent générations. Leurs ennuis commencèrent lorsque, poussés par une démographie pléthorique, ils décidèrent de préparer une grande migration pour coloniser d’autres sites de reproduction. À la date prévue, par une soirée d’orage qui favorisait leur dessein, les légions de crapauds surnuméraires se mirent en marche.

À peine sortis du parc, une agression, brutale autant qu’incompréhensible, les décima. Des monstres rugissants, aux yeux de feu qui éblouissaient, les figèrent sur place ; ils se précipitaient sur eux et les écrasaient par dizaines à chacun de leurs assauts. Dès qu’il y avait un répit, les crapauds tentaient de reprendre leur migration mais toujours les monstres de feu revenaient à l’attaque. Tant et si bien que les crapauds furent massacrés sans merci. Ceux qui échappèrent à la tuerie s’en retournèrent vers l’étang faire un rapport à leurs chefs. Le surnombre et donc l’obligation de migration ayant été provisoirement réglés par le massacre, le Conseil de Reproduction des Crapauds décida d’entamer une phase d’observation sur les monstres et les autres espèces environnantes, avant toute nouvelle tentative. Des crapauds espions furent désignés et se répandirent alentour.

Après plusieurs semaines d’observations intenses, les crapauds parvinrent à identifier les deux races dominantes sur leur territoire : les hommes, qui occupaient le château proche de leur étang, et les monstres de feu, qui se rassemblaient sur le bord des allées du parc. De prime abord, les hommes paraissaient inoffensifs. Ils laissaient les crapauds en paix et, parmi les mystérieuses besognes auxquelles ils se livraient, ils se rassemblaient eux aussi pour coasser pacifiquement de concert. Donc, rien d’inquiétant. En revanche, les monstres de feu, eux, dissimulaient pendant la journée leur nature maléfique en restant immobiles, leurs terribles yeux éteints. Mais le soir venu, par un moyen resté mystérieux, ils attiraient les hommes vers leurs grandes bouches latérales, les avalaient, souvent plusieurs à la fois, puis ils allumaient leurs yeux de feu, rugissaient et disparaissaient.

Après cette longue observation, le Conseil estima que la meilleure solution consisterait sans doute à s’allier avec les hommes, contre les monstres de feu. Plusieurs tentatives furent faites dans ce sens. Dans un grand élan de fraternité, des commandos de crapauds s’introduisirent dans les salles du château pour tenter de coasser avec les hommes. À la stupéfaction des crapauds, les hommes qui d’habitude les laissaient tranquilles, se mirent à les pourchasser à coups de balai, de pelle et autres râteaux, allant même jusqu’à en écraser un certain nombre. Les crapauds, désespérés par le malentendu, coassaient de plus belle pour avertir les hommes du danger, pour proposer une alliance contre les monstres de feu. Rien n’y fit, les hommes ne pouvaient ou ne voulaient pas les entendre. Alors les crapauds, en désespoir de cause, s’adressèrent à moi.

Je nichais à cette époque dans un chêne vénérable du parc et j’entretenais avec les crapauds des relations polies et épisodiques. J’en déchiquetais bien quelques-uns, de temps en temps mais, pacifiques et fatalistes, ils ne m’en gardaient pas rancune. Quand ils vinrent me solliciter en me racontant cette histoire, j’eus du mal à ne pas leur rire au nez. Le problème du crapaud est simple : un disque dur rudimentaire, une mémoire vive très limitée et un système d’exploitation humide. Après tout, ce ne sont que des bêtes. Mais, ayant côtoyé l’ingratitude humaine pendant des siècles, je décidai de prendre le parti du monde animal.

Les hommes, après avoir un moment respecté la chouette pendant l’Antiquité – j’étais alors le symbole d’Athènes, qui frappait sa monnaie à mon effigie –, l’ont diabolisée pendant tout le Moyen Âge. Elle fut traitée comme une sorcière, clouée sur les portes pour écarter les maléfices. Avec la Renaissance, la chouette fut en partie réhabilitée, figurant sur les armes héraldiques de nombreuses universités en tant que symbole de la sagesse mais, avec les temps modernes, je fus tout simplement mise au rancart, sans que les hommes m’attribuent quelque assurance chômage ou maladie, aucune retraite, malgré des millénaires de loyaux services. Aujourd’hui, accablée de rhumatismes et le plumage mité, je dois survivre sans même un revenu minimum d’insertion.

Il m’en fallut du temps pour expliquer aux Crapauds que les monstres de feu étaient des voitures, moyen de déplacement fabriqué par et pour les hommes ! Et que les voitures déciment tous les animaux qui traversent les routes. Il est vrai qu’après avoir copulé la nuit durant, les crapauds s’éveillaient tard, trop tard pour voir les hommes arriver au château et sortir de leurs voitures. De là l’erreur des batraciens. Ne croyez pas que les hommes fassent beaucoup mieux que les Crapauds : ils ont un esprit limité, la vue basse et la mémoire flageolante, et c’est sur cette base qu’ils prétendent concevoir des plans ! Parfois l’un d’entre eux s’élève au-dessus du lot et, au royaume des aveugles, les borgnes voient à moitié… C’est pourquoi j’enseigne aujourd’hui la stratégie à tous les animaux du bestiaire à l’école des Hautes Études des Crapauds. En échange de quoi, je dévore les crapauds ou les petits mammifères les plus mal notés. C’est une forme de sélection efficace.

Les Tables de la Loi

Pour enseigner la stratégie aux animaux, il me fallait trois choses : d’abord, un objectif d’enseignement plus quotidien que militaire, pour qu’ils puissent s’approprier les concepts ; ensuite, un corps de définitions et de concepts simplifiés pour assurer la mécanique de l’ensemble ; enfin, une méthode simple d’analyse stratégique et de construction de plans.

Pour enseigner la stratégie sous une forme immédiatement employable, je décidai de l’appliquer aux conflits quotidiens et, plus particulièrement, aux crises qui jalonnent les parcours professionnels dans l’entreprise. Tous les cas présentés dans cet ouvrage sont réels : ils ont été racontés dans mes séminaires par les protagonistes qui les ont vécus. La plupart des enseignements voudraient réduire les situations de conflit ou de crise à des situations de communication ou de négociation normalisées. En résumé, ils tentent de ramener les protagonistes à la raison, ce qui est la plupart du temps impossible dans des situations de crise où la plupart d’entre nous sommes submergés par nos émotions, nos inhibitions et nos pulsions inconscientes. Au contraire, dans ses cours, la Chouette professorale enseigne qu’il faut accepter le conflit tel qu’il est, violence comprise, et le résoudre grâce aux concepts stratégiques. Il est bon, foi de Chouette réaliste, que la maîtrise de la stratégie devienne une compétence individuelle, générique et polyvalente.

En annexe, le lecteur trouvera les définitions, les concepts et la méthode de construction de plans d’action. Qu’il ne s’étonne pas de la formulation réduite : d’une part, cette formulation synthétique est plus favorable à l’interprétation ; d’autre part, les concepts, les règles et la méthode, sont illustrés dans tous les cas traités dans cet ouvrage. Le lecteur peut soit consulter cette annexe avant de lire l’ouvrage, soit commencer directement l’ouvrage et aller aux définitions, aux concepts et à la méthode, chemin faisant.

Encore un mot au lecteur sur les rapports entre humains et animaux. À l’heure où l’éthologie moderne découvre que tous les comportements de base du genre humain relèvent du monde animal, il n’est pas étonnant que, dans les cas de conflit qui suivent, les comportements des animaux évolués empruntent pratiquement tous leurs travers aux humains. Animaux et humains proviennent de la même souche primitive et leur évolution est indissociable, notamment dans le domaine de la stratégie.


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