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La guerre des ressources

mercredi 31 août 2005, par Bernard NADOULEK

Article publié dans la Tribune du Figaro, le 26 septembre 2005.

Les guerres ne se font jamais pour des motifs purement identitaires, les affrontements ethniques ou religieux masquent toujours des enjeux beaucoup plus concrets. Ainsi, la récente campagne militaire des États-Unis en Irak, que les médias nous présentent souvent comme les prémices d’un choc de civilisations entre l’Orient et l’Occident, dissimule un affrontement stratégique autrement grave et plus durable autour des réserves de pétrole dont l’épuisement est annoncé d’ici 40 ans.


Les Chinois voient essentiellement la campagne américaine en Irak comme un moyen pour les États-Unis de faire pression sur l’Asie et sur l’Europe en s’assurant de leur dépendance énergétique. Plus globalement, il s’agit d’un épisode de la guerre économique qui s’organise autour du contrôle des ressources naturelles. Tout affrontement stratégique d’envergure est d’abord fondé sur les ressources que contrôlent les protagonistes, or ces ressources sont en voie d’épuisement sur notre planète ; une crise que nous n’avions pas anticipée, pas plus que le caractère exponentiel que prend l’exploitation de ces ressources àl’échelle des besoins de la population mondiale.

Un seul exemple, pour assurer 40% de la production mondiale, la Chine consomme 40% des ressources mondiales. Grâce àcette remarquable montée en puissance, la Chine a réussi àamener environ 10% de sa population àun niveau de vie similaire àcelui des pays occidentaux. Le problème est que, pour amener les 90% restants de sa population au même niveau de vie, il faudrait qu’elle consomme pratiquement la totalité des ressources mondiales pendant les 20 prochaines années ! Ainsi, la demande chinoise fait flamber les cours de l’acier depuis deux ans pendant que d’autres batailles se préparent sur les fronts du pétrole, de l’eau potable, des céréales, etc. De plus, derrière les 1 300 millions de Chinois, le même problème se profile pour 1 100 millions d’Indiens, pour 1 100 millions de musulmans, pour 650 millions d’Africains, pour 450 millions de Latino-américains, etc. La mondialisation ne peut tenir ses promesses : l’exploitation exponentielle de l’ensemble des ressources naturelles provoquée par la croissance mondiale ne pourra suffire àoffrir aux pays en voie de développement un niveau de vie similaire àcelui des pays occidentaux.

Cette guerre économique qui s’amplifie va non seulement accroître encore les inégalités en favorisant les puissants, c’est la logique même de ce genre de conflit mais surtout, elle accélère l’exploitation et l’épuisement des ressources naturelles avant que des solutions scientifiques et technologiques de substitution aient été mises en place. Nous sommes en train de nous suicider consciencieusement, en redoublant de productivité et de compétitivité dans la concurrence des égoïsmes nationaux. Reprenons l’exemple de la Chine, àqui les pays occidentaux demandent de ralentir sa croissance et ses exportations, notamment dans le domaine du textile où des accords étaient en vue. Au lendemain du « non  » de la France au référendum sur la Constitution Européenne, les Chinois annonçaient àgrand bruit médiatique qu’ils remettaient en cause ces contraintes àleur exportation de textiles. Nouvel épisode de guerre économique, manière chinoise, on profite de tout échec de l’adversaire pour arracher une concession en escomptant que son état de faiblesse l’empêchera de réagir. Selon la conception chinoise de la stratégie, les Européens auraient dà» protester tout de suite, taper du poing sur la table, menacer de sanction, médiatiser leurs déclarations. Les négociations auraient alors repris. Au lieu de cela : indécision des dirigeants, apathie de la bureaucratie, silence des médias. Après une telle perte de face, les protestations officielles des négociateurs européens àl’OMC n’auront pas grand effet sur les Chinois, qui sont déjàen train de dédoubler leur offensive commerciale en passant du textile àla chaussure.

Chaque épisode de cette guerre économique accélère le rythme d’épuisement des ressources naturelles et le résultat final se jouera au détriment de tous. Ajoutons àcela les effets actuels et futurs d’une pollution amplifiée par cette consommation effrénée de ressources : c’est l’écosystème planétaire que nous sommes en train de saborder. Dans ce nouveau contexte international multiculturel, le savoir dont nous disposons sur les civilisations doit nous permettre de mieux comprendre, d’analyser et, parfois, d’anticiper le comportement des puissances. Et aussi de pouvoir mieux communiquer, mieux négocier et peut-être même de mieux coopérer ? Seule une coopération internationale et multiculturelle accrue pourra écarter une part des dommages de cette forme inédite de guerre économique qui se jouera àsomme nulle. Coopération accrue, non parce que nous allons devenir plus intelligents ou plus tolérants, ne rêvons pas, mais plus vraisemblablement parce que nous allons être assez rapidement mus par une alternative très concrète, impérieuse et planétaire : vivre ensemble ou mourir ensemble.

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